Mme Sy Aminata Makou Traoré, présidente de la Fédération malienne de taekwondo (FEMAT), et Dr Tiefing Sissoko, promoteur de l'Espace Culturel Ürgol Céfé
À l’occasion de la clôture des cycles de conférences « Jeunesse et Expertise », le samedi 17 octobre 2026 à l’Espace Culturel Ürgol Café, la présidente de la Fédération malienne de taekwondo (FEMAT), Sy Aminata Makou Traoré, a animé un atelier d’échanges consacré à la transformation des idées en pistes d’action pour le Mali. De ses débuts clandestins sur les tatamis à son accession à la tête de la fédération, la championne a livré un témoignage marqué par la persévérance, le courage et la volonté de briser les barrières imposées aux femmes.
Il est des parcours qui se construisent loin des projecteurs, à force de sacrifices, de convictions et de défis relevés. Celui de Sy Aminata Makou Traoré en est une illustration. À 36 ans, mère de trois enfants, ceinture noire 6e dan de taekwondo, titulaire d’un master 2 en outils de contrôle de gestion et d’un master 1 en management du sport, elle incarne une trajectoire où l’ambition personnelle se conjugue avec la volonté de faire évoluer les mentalités.
Devant les participants à l’atelier de la conférence « Jeunesse et Expertise », la présidente de la FEMAT est revenue sur les étapes qui ont façonné sa personnalité, de ses premières aspirations sportives à ses responsabilités actuelles. Championne d’Afrique, vice-championne du monde francophone et première femme malienne médaillée d’or en taekwondo aux Jeux africains, elle a rappelé que son ascension n’a jamais été un long fleuve tranquille.
Tout commence par une fascination. Encore enfant, elle découvre le taekwondo à travers un reportage diffusé sur TV5 consacré au champion olympique français Pascal Gentil. Impressionnée par le parcours de ce sportif de haut niveau, elle décide de suivre la même voie. Mais son rêve se heurte rapidement à la résistance de ses parents, qui préfèrent la voir pratiquer la natation ou le basketball, jugés moins risqués pour une fille.
Loin de renoncer, la jeune Aminata décide de financer elle-même son inscription. Elle « économise les petites pièces » que lui donnent ses parents et les apporte à son maître de taekwondo. « Je lui ai versé toutes ces petites monnaies, je lui ai dit : “Bon, moi, je veux faire du taekwondo” », raconte-t-elle.
Face au refus persistant de ses parents, elle va jusqu’à s’entraîner en cachette. Après les cours, elle prétend se rendre acheter de l’herbe pour les moutons de la famille. Elle dissimule alors son équipement dans un sachet noir avant de rejoindre le terrain d’entraînement.
Cette détermination finit par porter ses fruits. Sa sélection en équipe nationale, pour participer à un championnat d’Afrique au Sénégal, révèle à ses parents une réalité qu’ils ignoraient encore : leur fille pratique le taekwondo depuis plusieurs mois.
Au-delà de l’anecdote, cette expérience résume l’un des messages essentiels de son intervention, adressés aux jeunes : les obstacles ne doivent pas nécessairement conduire à l’abandon. « Vouloir, c’est se donner les moyens de parvenir à ses objectifs », souligne-t-elle, convaincue que la réussite repose sur une succession d’efforts, de renoncements et de petites victoires.
- A LIRE AUSSI : https://icimali.com/atelier-de-cloture-des-conferences-jeunesse-et-expertise-zoom-sur-aminata-makou-sy-de-championne-a-dirigeante/
La médaille d’or au prix de la douleur
Le parcours de Sy Aminata Makou Traoré est également celui d’une sportive de haut niveau confrontée aux exigences de la compétition internationale. Plusieurs fois championne d’Afrique, elle a aussi marqué l’histoire du sport malien en remportant une médaille d’or aux Jeux africains de 2011.
Cette consécration demeure l’un des épisodes les plus marquants de sa carrière. À l’époque, le Mali attend depuis plusieurs décennies un nouveau sacre dans cette compétition. Alors que les résultats des premières journées sont décevants pour la délégation nationale, la jeune athlète décide de prendre la parole devant le président du Comité national olympique et sportif du Mali. Son engagement tient en une phrase : « Président, je vais remporter la médaille d’or. »
La promesse est audacieuse, mais la championne ne tarde pas à la mettre à l’épreuve. Au cours des combats, elle se blesse à la main. Malgré la douleur, elle poursuit sa progression jusqu’à la finale, où elle affronte une adversaire égyptienne de haut niveau. Une nouvelle blessure, plus grave, provoque un saignement important. Son entraîneur envisage alors d’arrêter le combat.
La réponse de la combattante est sans équivoque. Elle refuse d’abandonner et demande au médecin d’intervenir pour lui permettre de continuer. « J’ai promis cette médaille aux Maliens. […] Je ne vais pas arrêter », explique-t-elle en revenant sur cet épisode.
Au-delà de la performance sportive, ce combat illustre la force mentale qu’elle considère comme déterminante dans les situations difficiles. Pour elle, les qualités physiques ne suffisent pas toujours à départager deux adversaires de niveau comparable. La différence se joue aussi dans la capacité à résister à la pression, à surmonter les doutes et à maintenir le cap. « Il ne faut jamais se sous-estimer. Il ne faut jamais perdre confiance en ses potentialités et en ses compétences », insiste-t-elle devant les jeunes. Elle résume sa conception de la réussite par une formule simple : « Une championne, pour moi, c’est de faire plus que les autres. »
Cette exigence, précise-t-elle, implique un travail supplémentaire, une remise en question permanente et l’acceptation de sacrifices que le public ne voit pas toujours. La médaille d’or de 2011 apparaît ainsi comme le résultat d’une préparation exigeante, mais aussi d’une promesse qu’elle s’était faite à elle-même et à son pays.
Briser les plafonds dans un univers masculin
Après les succès sur les tatamis, Sy Aminata Makou Traoré nourrit une autre ambition : accéder aux responsabilités afin de transformer durablement le taekwondo malien. Pour elle, devenir dirigeante ne relève pas d’une simple volonté de changer de statut. C’est une réponse aux difficultés qu’elle a vécues en tant qu’athlète et qu’elle ne souhaite pas voir reproduites au détriment des générations futures.
Elle explique avoir été confrontée à des obstacles liés notamment au financement des compétitions, à l’accès aux bourses et aux possibilités de progression à l’international. Elle déplore également les préjugés qui pèsent sur les femmes dans le sport, certaines étant considérées comme moins prioritaires en raison de leur future vie familiale. « Je ne voudrais pas que les générations futures, mes sœurs qui vont venir, vivent les mêmes difficultés que nous », affirme-t-elle. Son objectif est donc de participer directement aux décisions qui engagent l’avenir de la discipline.
En 2022, elle envisage une première candidature à la présidence de la fédération. Mais face aux tensions internes et au risque de division, elle choisit finalement de se retirer. Une décision qu’elle présente non comme une capitulation, mais comme un recul stratégique. Elle dit alors s’être préparée à revenir plus forte quatre ans plus tard.
Durant cette période, elle affirme avoir subi un isolement au sein du milieu sportif. Pourtant, elle poursuit ses activités, notamment auprès des ligues régionales, en misant sur des actions concrètes : mise à disposition de tatamis, distribution d’équipements et récompenses destinées aux meilleurs combattants.
Cette stratégie lui permet progressivement de gagner la confiance de nombreux acteurs. Lorsqu’elle se présente de nouveau à la présidence, les résistances restent fortes. Certains responsables doutent ouvertement de la capacité d’une femme, jugée trop jeune, à diriger une discipline martiale.
Mais Sy Aminata Makou Traoré refuse de laisser ces préjugés déterminer son avenir. Elle dit avoir demandé aux autorités compétentes une seule garantie : que les élections se déroulent dans la transparence et l’équité. Elle finit par remporter le scrutin, devenant ainsi la première femme à diriger cette fédération sportive d’arts martiaux au Mali. « Je ne demande pas que vous m’aidiez. Moi, je n’aime pas gagner dans la facilité. Je veux juste que les élections soient transparentes et équitables », rapporte-t-elle au sujet de sa démarche auprès du ministre chargé des Sports.
Son accession à la présidence représente, à ses yeux, une responsabilité bien plus lourde qu’une victoire personnelle. Elle doit contribuer à réconcilier une famille sportive divisée, restaurer la confiance et démontrer que les compétences et le comportement d’un dirigeant doivent primer sur son sexe ou son âge.
L’unité comme première victoire
À la tête de la FEMAT, la championne entend faire de la cohésion un levier de développement. Elle évoque notamment l’organisation d’un championnat d’Afrique de taekwondo au Mali, un projet qu’elle a défendu malgré les doutes exprimés sur les capacités du pays à accueillir une compétition internationale de cette envergure.
Après le désistement du Maroc, puis celui de la Tunisie, le Mali a finalement obtenu l’opportunité d’organiser l’événement. Sy Aminata Makou Traoré affirme avoir insisté pour que son pays relève ce défi, alors même que certains estimaient qu’il manquait d’expérience.
Pour elle, le principal acquis de cette compétition dépasse les résultats sportifs et le tableau des médailles. Elle retient surtout la mobilisation des pratiquants, y compris de ceux qui ne soutenaient pas initialement sa candidature. « On s’est donné la main. On a travaillé pour le Mali », souligne-t-elle. Cette expérience lui confirme qu’un projet fédérateur peut rapprocher des acteurs longtemps opposés, dès lors que l’intérêt collectif est placé au-dessus des rivalités personnelles.
La présidente évoque également les difficultés rencontrées dans ses initiatives visant à installer des espaces de pratique sportive dans les communes. Entre les incompréhensions locales, les attentes de certains acteurs et les contraintes matérielles, la réalisation de projets destinés aux jeunes exige, selon elle, de la patience, de la concertation et une meilleure compréhension des besoins des bénéficiaires.
La formation, un investissement pour l’avenir
Au fil des échanges, Sy Aminata Makou Traoré a également insisté sur l’importance des études. Son propre parcours démontre, selon elle, qu’une carrière sportive doit s’accompagner d’une formation académique solide pour préparer l’avenir. « Ne jamais laisser ses études pour le sport ou pour n’importe quel travail », recommande-t-elle aux jeunes participants. Elle évoque des connaissances ayant abandonné leur cursus pour se consacrer exclusivement au sport et qui rencontrent aujourd’hui des difficultés à se reconvertir professionnellement.
Son message ne vise pas à opposer l’école au sport, mais à encourager les jeunes à construire des parcours complémentaires. La discipline acquise sur les tatamis, la persévérance et le goût de l’effort peuvent également servir dans les études, l’emploi et l’entrepreneuriat.
Pour elle, les ambitions doivent s’appuyer sur des compétences réelles. Lorsqu’une personne constate qu’elle ne maîtrise pas les connaissances nécessaires à son projet, elle doit se former, acquérir de l’expérience et avancer étape par étape. « Il ne faut jamais sauter les étapes », rappelle-t-elle.
À travers cet atelier de clôture de « Jeunesse et Expertise », Sy Aminata Makou Traoré a ainsi livré bien plus qu’un récit de carrière. Son témoignage met en lumière les mécanismes qui permettent de transformer une ambition individuelle en projet collectif : croire en ses capacités, travailler avec constance, accepter les revers et agir pour faire évoluer son environnement.
Au terme des échanges, une conviction se dégage : les barrières sociales et les préjugés peuvent ralentir un parcours, mais ils ne doivent pas en fixer les limites. Pour la présidente de la FEMAT, la réussite ne se mesure pas uniquement aux titres remportés ou aux responsabilités occupées. Elle se mesure aussi à la capacité de laisser une empreinte durable et d’ouvrir la voie à ceux qui viendront après.
« Il n’y a jamais un rêve trop grand pour être réalisé », lance-t-elle aux jeunes. Une formule qui résume l’esprit de son intervention et l’ambition portée par cette rencontre : transformer les idées en actions concrètes pour bâtir un Mali où le mérite, les compétences et la détermination offrent à chacun, femme ou homme, la possibilité de contribuer au développement national.
Cyril Roc DACK / Icimali.com




