Cyril Roc DACK- Journaliste Icimali.com
La participation du Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, au troisième Sommet Russie-Afrique, tenu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, marque une nouvelle étape dans le repositionnement diplomatique et stratégique du Mali. Au-delà du symbole politique d’un rapprochement avec la Fédération de Russie, ce rendez-vous a été l’occasion pour Bamako de défendre une vision de la coopération internationale fondée sur la souveraineté, le respect des choix nationaux et la recherche de partenariats mutuellement avantageux. Un message qui traduit une volonté : ne plus subir les rapports de force internationaux, mais prendre une part active à la définition de son propre destin.
Il faut reconnaître que la présence malienne à ce sommet intervient dans un contexte particulièrement sensible. Depuis plusieurs années, le Mali traverse une crise sécuritaire profonde, accompagnée de défis économiques, sociaux et institutionnels considérables. Face à cette situation, les autorités de la Transition ont engagé une réorientation de leurs alliances, notamment en matière de défense et de coopération économique. Moscou apparaît désormais comme un partenaire privilégié de cette nouvelle orientation.
À la tribune du sommet, le Général d’Armée Assimi Goïta n’a pas éludé la question sécuritaire. Son constat est sans détour : « Après plus d’une décennie de lutte contre le terrorisme, et malgré la présence de forces internationales, le fléau du terrorisme a continué à s’étendre. » Une déclaration qui résume la rupture opérée par les autorités maliennes avec les mécanismes de coopération sécuritaire antérieurs. Pour le Chef de l’État, le Mali a désormais fait le choix de compter davantage sur ses propres capacités, à travers la montée en puissance des Forces armées maliennes (FAMa) et le retour progressif de l’autorité de l’État sur le territoire national.
Ce choix de souveraineté constitue le fil conducteur du discours présidentiel. Mais encore faut-il que cette souveraineté produise des résultats concrets pour les populations. La sécurité ne saurait être une fin en soi. Elle doit permettre le retour des services publics, la réouverture des écoles, le fonctionnement de la justice et la reprise des activités économiques. C’est à cette aune que sera véritablement appréciée l’efficacité de la stratégie nationale.
Par-dessus les discours
L’autre enseignement majeur de ce déplacement réside dans les chiffres avancés par le Président Goïta concernant la solidarité russe envers le Mali. Les livraisons annoncées témoignent d’une coopération qui dépasse le seul domaine militaire. Elles comprennent notamment 5 000 tonnes de blé, 117 tonnes d’huile, 30 000 tonnes d’engrais et 16 000 tonnes d’hydrocarbures. À ces apports s’ajoutent 49 000 tonnes de blé ainsi que 770 000 tonnes de pois cassés et de l’huile de tournesol vitaminée, pour une valeur annoncée de 2 millions de dollars.
Ces chiffres donnent une dimension matérielle au partenariat entre Bamako et Moscou. Dans un pays confronté aux difficultés d’approvisionnement, à la pression sur les prix et aux besoins croissants de son agriculture, les produits alimentaires, les engrais et les hydrocarbures représentent des enjeux stratégiques. La coopération ne doit donc pas seulement être appréciée à travers les déclarations diplomatiques, mais également à partir de ses retombées sur le quotidien des Maliens.
Grande Gueule : « Déchéance de la nationalité ou la fermeté »
Sur le terrain économique et technologique, les perspectives sont également importantes. Le partenariat avec Rosatom, notamment dans les domaines de la raffinerie d’or, de l’énergie solaire et du nucléaire civil, ouvre des pistes pour renforcer les capacités nationales. L’enjeu est de passer d’une économie dépendante de l’exportation de matières premières à une économie capable de transformer localement ses ressources, de créer des emplois et de développer des compétences.
La coopération dans le secteur des transports illustre aussi cette ambition. Le contrat conclu avec KAMAZ et l’ESMTL, portant sur 350 véhicules pour un montant supérieur à 30 milliards de FCFA, prévoit notamment des volets de formation, un centre de maintenance et une éventuelle unité d’assemblage. Autant de perspectives qui pourraient contribuer à développer un véritable savoir-faire industriel national.
La formation des ressources humaines constitue un autre pilier de ce rapprochement. Avec environ 300 groupes d’études par an et plus de 10 000 cadres maliens formés en Russie, la coopération universitaire et technique représente un investissement dans l’avenir. Les transferts de technologies, les échanges de compétences et la commission intergouvernementale doivent permettre de donner davantage de cohérence à cette dynamique.
Toutefois, un partenariat stratégique ne se mesure pas uniquement au volume des marchandises livrées ou au nombre de conventions signées. Il se juge surtout à sa capacité à transformer durablement les structures économiques et sociales du pays. Le Mali doit donc veiller à ce que cette coopération favorise la production locale, l’emploi des jeunes, le transfert réel de compétences et l’autonomie énergétique.
Dans son intervention, Assimi Goïta a également inscrit cette orientation dans la perspective de Mali Vision 2063. La lutte contre la corruption, la modernisation de l’administration, la transformation locale des ressources et la souveraineté énergétique figurent parmi les ambitions affichées. Cette vision suppose une gouvernance rigoureuse, des institutions efficaces et une mobilisation de toutes les forces vives de la nation.
Le défi de la cohésion nationale
Mais la souveraineté ne se construit pas uniquement à l’extérieur, dans les chancelleries et les grandes rencontres internationales. Elle commence à l’intérieur du pays, par la cohésion nationale, la confiance entre les citoyens et leurs institutions et la capacité collective à faire face aux menaces. Le Président Goïta a d’ailleurs insisté sur la vigilance contre les entreprises de déstabilisation et la désinformation étrangères, tout en appelant à privilégier les faits et à préserver l’unité nationale.
Au-delà de la Russie, le Mali entend également inscrire son action dans une dynamique de coopération avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et les autres partenaires considérés comme sincères, dans un environnement international de plus en plus multipolaire.
En définitive, le troisième Sommet Russie-Afrique aura permis au Mali de réaffirmer ses choix diplomatiques et de donner davantage de visibilité à son partenariat avec Moscou. Mais le véritable rendez-vous ne se situe pas seulement dans les sommets internationaux. Il se trouve dans les villes, les villages, les écoles, les centres de santé et les unités de production.
Le Mali a fait le choix de diversifier ses alliances et de défendre sa souveraineté. C’est un choix politique qui engage l’avenir du pays. Il lui reste désormais à en faire un levier de transformation concrète. Car la souveraineté ne se proclame pas seulement : elle se construit, se protège et, surtout, se traduit par l’amélioration des conditions de vie des populations.
Cyril Roc DACK / Icimali.com




