SANS DÉTOUR

Ismaïla Doucouré alias Master Soumy : « Je ne me bats pas contre un homme, mais contre un système : la mauvaise gouvernance »

Master SOUMY, de son vrai Ismaïla Doucouré est un artiste rappeur malien, juriste de formation, entrepreneur culturel. Master SOUMY s’impose entre 1996 et 2006 comme un des leaders incontournables du Hip-hop malien avec l’originalité de ses textes, son engagement pour la cause des démunis, il aborde avec aisance des thématiques aussi variées que diverses qui décrivent le quotidien du Malien Lambda. Le jeune rappeur a quatre albums sur le marché discographique malien dont le premier est intitulé « TOUNKARANKE » (l’émigré) sorti en Mars 2007 ;  « SONSORIBOUGOU » (bidon ville) en 2009 ; « Saraka » (sacrifice) en 2011, « N’GUELEKAN » 2016. Tous ses albums lui ont valu des distinctions et lui permettent d’être un des ambassadeurs de la culture malienne en Afrique, en Europe et aux ÉTATS-UNIS. Médaillé de l’ordre du mérite décerné par l’État malien en 2017, le concepteur de GALEDOU SYSTÈME est ambassadeur de la liberté d’expression au sein d’un collectif panafricain regroupant sept pays d’Afrique de l’Ouest avec des artistes comme DIDIER AWADI, SMOKEY, SOUM BILL et membre actif de Ciné Droit Libre qui est un festival de films engagés pour les droits de l’homme et la liberté d’expression.

 Lisez l’interview qu’il nous accordé !

Le Pays : Vous êtes un artiste engagé et vous vous prononcez sur les questions d’intérêt national, pourquoi ?

Master Soumy : je suis juriste de formation ; j’analyse les situations.Nous sommes dans un pays considéré entre guillemet comme pauvre même si c’est la poudre dans nos yeux, car un pays qui a plus de dix (10) mines d’or, qui a deux grands fleuves ne peut pas être pauvre. C’est juste une question de volonté politique. Dans notre pays, il y’a un problème de justice sociale, il existe une crise de confiance entre la justice et les justiciables, il y’a un contraste entre ce qui se passe dans notre administration et ce que nous vivons au quotidien. Le Mali est en crise, nous avons beaucoup de problèmes, beaucoup de défis d’ordre sécuritaire, sanitaire, éducatif. Dans la capitale et ses environs, nous constatons le problème d’accès à l’eau potable. Au vu de tout cela, moi en tant que rappeur, Dieu m’a donné la chance de prendre le micro et  m’exprimer, car nous sommes un peuple d’oralité où la majeure partie de la population n’a pas eu la chance d’aller à l’école. De ce fait, les gens comprennent mieux les langues nationales. Donc je suis obligé de dénoncer les maux, d’attirer l’attention sur les difficultés auxquelles cette population est confrontée, d’éveiller des réflexions et surtout ne pas me battre contre un homme, mais contre un système : la mauvaise gouvernance. Je suis cette ligne musicale. Tout le monde n’est pas obligé de faire comme Master Soumy, car la musique est faite pour adoucir les mœurs, c’est un moyen de divertissement. Chaque artiste choisit son genre. Certains ne chantent que d’amour, d’histoire, d’autres préfèrent des rythmes dansants. Je me dis qu’une partie de la musique doit rester dans les esprits, permettre aux gens d’échanger, de susciter des réflexions. Tout simplement décrire les vrais problèmes de la société à travers la musique. Quand vous prenez l’Assemblée nationale,  s’il s’agit de parler de paix, de valeurs sociétales de notre pays, on le dit en Bamanakan, mais si c’est pour élaborer des stratégies de pillages du pays, on s’exprime français, pourquoi ? Parce que les hommes politiques profitent de l’ignorance des citoyens. C’est la raison pour laquelle ils n’évoquent jamais le salaire du Président de la République, du Premier ministre, du président de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui,  ce qu’on entend beaucoup dans les regroupements de ‘’grin’’, c’est la question de l’emploi et c’est seulement les gouvernants qui ont la solution. Je m’explique : à l’université, nous avons dans l’année 5000 juristes qui finissent dans un pays où il n y a pas 70 tribunaux, des sociologues, des psychologues, etc.… Je n’ai rien contre ces sciences, car je sais qu’ils ont leur raison d’être et sont indispensables pour la vie des hommes. Par conséquent, nous devons nous tourner vers la formation professionnelle. Nous savons tous que le Mali est un pays d’agriculture, d’élevage et de pêche. Il faut que nos formations correspondent aux réalités du marché de l’emploi, sinon à cette allure, notre université sera toujours une usine de fabrication de jeunes diplômés sans emploi. C’est ce que j’ai compris, du coup, je refuse d’être un artiste qui chante lors des concerts, prend son cachet et se dit que la vie est belle. En somme, ce qui explique ma sortie dans la rue avec les gens, mettre de coté ma casquette de star, me comporter en simple citoyen, aller au charbon avec toutes les personnes qui luttent pour des causes nobles, c’est pour des causes qui concernent le pays, la République et j’étais au-devant de la scène lors de la lutte contre la révision constitutionnelle.J’étais membre fondateur de la plateforme An Tè A Bana.

Comment le Rap peut-il contribuer à la bonne gouvernance, à lutter contre la corruption ?

Le rap peut contribuer en dénonçant, en encourageant les bonnes actions, les bons comportements, en véhiculant des conseils, en sensibilisant aussi la population à devenir patriote et en mettant l’accent sur le civisme. Il sera très difficile de lutter contre la pauvreté tant que tous les directeurs ou responsables des services seront issus du parti au pouvoir ou ses alliés politiques, car après les élections celui qui sort gagnant nomme des personnes en guise de récompense du travail abattu lors des campagnes électorales et ce sont ces derniers qui détournent le denier public pour financer les activités du parti en renforçant le pouvoir du président. Au Mali, il y a 10 organes de lutte contre la corruption, mais as-tu déjà entendu parler de l’arrestation d’un directeur pour corruption ? La raison est simple, c’est parce que c’est des personnes faisant partie du même réseau. Pour lutter contre la corruption, l’exemple doit venir des premiers responsables de la République. Récemment le gouvernement a annoncé des mesures de réduction de train de vie de l’État. Moi, j’ai posé la question dans mon dernier numéro de « JT A bèfo rapou », ‘’est-ce que le Président de la République, le Premier ministre, le président de l’assemblée vont diminuer leur salaire ?’’ La réponse est non, mais on va diminuer le train de vie de l’État. Il ne faut pas que les fonctionnaires ordinaires soient les seuls visés, l’exemple doit venir d’en haut. Le président, le chef du gouvernement le président de l’Assemblée nationale doivent diminuer leur salaire. Il faut éviter d’être des responsables budgétivores surtout dans un pays en crise comme le Mali. C’est la moindre des choses.

Vous avez initié JT A bèfo  Rapou, Festi Hip-hop. Pourquoi ?

D’ abord parlant du  JT A bèfo  Rapou, c’est un concept né au Sénégal créé par COUMAN, un rappeur pour qui j’ai énormément du respect. Dès que j’ai vu le JT, je l’ai apprécié. J’ai dit qu’il y’a un problème d’information au Mali, car l’État communique peu et mal. Dans un pays où il n y a pas la bonne information, pas de véritable communication entre les gouvernants et les gouvernés, c’est les intox, les rumeurs qui prendront toujours le dessus. Le citoyen doit se sentir concerné, impliqué  dans toutes les questions de la vie de la nation. Donc le rap étant la musique la mieux écoutée au Mali, il serait mieux de venir avec le journal râpé pour mieux décrypter l’actualité en langue nationale. Le journal râpé a servi aussi de tribune à d’autres artistes de s’exprimer, car il est ouvert à tout artiste. Je rappelle qu’à un an d’existence, tous les artistes interviennent volontairement sans aucune rémunération et c’est le cas pour toute l’équipe.

Concernant le festi hip-pop, au cours de ma carrière, mon manager Dony Brasko et moi nous avons eu à faire des festivals un peu partout à travers le monde, nous avons acquis des expériences. Chez nous ici, seul le concert de rap remplit le stade. Il y a eu d’évolution dans le milieu avec des studios, etc.… mais il y’a un problème de professionnalisme. C’est pour cela que nous avons mis en place ce festival qui n’est pas que festif, mais qui a un volet éducatif avec des ateliers de formation. L’édition passée a rassemblé 20.000 personnes à Djalakorodji, un quartier périphérique de Bamako. Ce festival  permet aux habitants de voir leurs stars,  car il y’a des gens dans ces quartiers qui n’ont pas les moyens de venir voir leur artiste préféré à Bamako. Il y’ a des concours de rap dont nous accompagnons le gagnant en l’aidant à se produire dans un studio et dans sa  carrière. La 2e édition de ce concours est prévue du 28 au 31 mars 2019. Les ateliers de formation au palais de la culture, la finale des concours de rap et le concert à djalakorodji.

Réalisée par  Ibrahim Sidibé, stagiaire

Le Pays

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