Rencontre « France–Mali : jeunesses, diasporas, entrepreneuriat » à Assemblée nationale française. Paris, 22 juillet 2026
Intervention du Dr Tiefing Sissoko à l’Assemblée nationale française le mercredi 22 juillet 2026 lors de la rencontre « France–Mali : jeunesses, diasporas, entrepreneuriat », à l’invitation de M. le Député Vincent Ledoux, Président du groupe d’amitié France–Mali
Monsieur le Député, cher Vincent Ledoux,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Mesdames et Messieurs, chers amis du Mali et de la France,
Je veux commencer par une évidence que personne, dans cette salle, n’ignore : l’heure n’est pas à la facilité. Nous nous réunissons aujourd’hui pour parler des liens entre la France et le Mali, au moment précis où, entre nos deux États, le fil s’est tendu jusqu’à sembler se rompre.
On pourrait y voir un paradoxe. J’y vois, moi, une nécessité. Car c’est justement lorsque les États se parlent le moins qu’il revient aux peuples, aux universitaires, aux entrepreneurs, aux jeunes et aux diasporas de continuer à se parler — et de rappeler que la relation entre la France et le Mali est infiniment plus vaste, plus ancienne et plus solide que la conjoncture qui l’assombrit aujourd’hui.
Je ne vous parle pas depuis une tribune. Je vous parle depuis une frontière — celle que j’habite chaque jour. Je suis malien. J’ai été formé dans les universités françaises. J’enseigne, je cherche, je publie ici, à Paris. Et je travaille, j’entreprends, je forme là-bas, à Bamako. Je ne me tiens pas entre deux camps : je me tiens sur le pont. Et depuis ce pont, je peux vous dire une chose avec certitude : ce qui unit nos deux peuples ne passe pas d’abord par les chancelleries. Cela passe par les salles de classe, les laboratoires, les familles, les entreprises et les rêves partagés.
Soyons lucides. Les relations franco-maliennes traversent une zone de turbulences. Je ne suis pas ici pour en juger les responsables, ni pour désigner un camp. Ma neutralité n’est pas une indifférence : c’est un choix exigeant. Le choix de croire que le dialogue, lorsqu’il est sincère et éclairé, demeure le seul chemin. Les États se fâchent, se taisent, parfois se tournent le dos. Mais on ne coupe pas les racines d’un arbre parce qu’on est en colère contre le vent.
Dans cette voie, j’ai un guide, un ancêtre. Amadou Hampâté Bâ — écrivain, philosophe, diplomate malien — a traversé toute sa vie les frontières culturelles sans jamais renoncer à lui-même. Il fut un passeur. À l’UNESCO, il a porté la voix de l’Afrique non pour réclamer, mais pour éclairer et pour construire. C’est lui qui nous a légué cette phrase que le monde entier connaît : « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » On la cite souvent pour pleurer une mémoire perdue. Moi, je veux l’entendre autrement : comme un appel. L’appel à bâtir des ponts entre les savoirs, entre les cultures, entre les générations — avant qu’il ne soit trop tard. L’Afrique a toujours su penser, transmettre et dialoguer. Et la France la plus éclairée l’a toujours su, elle aussi.
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Car voici la vérité que je veux déposer devant vous : les liens les plus résistants entre nos deux pays ne sont pas politiques. Ils sont humains, scientifiques et culturels.
Ils vivent dans les milliers de Maliens que la France a formés, et dans les Français qui ont étudié, travaillé et aimé le Mali.
Ils vivent dans cette diaspora malienne, l’une des plus vivantes de France, qui chaque jour, silencieusement, tisse entre nos deux rives des liens que nul décret ne peut défaire.
Ils vivent dans la jeunesse — cette jeunesse malienne et franco-malienne qui n’attend la permission d’aucun gouvernement pour créer, entreprendre et espérer.
Ces liens-là ne se décrètent pas. Ils ne se rompent pas non plus. Ils survivent aux saisons.
Et si je vous en parle avec cette assurance, c’est que je ne les décris pas : je les vis. Permettez-moi d’en témoigner — non par vanité, mais parce qu’un exemple vaut mieux qu’une théorie.
Et le premier pont, je le porte en moi. J’enseigne dans des universités françaises exigeantes, parmi les plus performantes. Chaque année, elles me demandent d’écrire sur leur contexte, sur la France. Et chaque année, je leur réponds la même chose : je vous offre volontiers mon expertise technique, mon enseignement, tout mon travail — mais ma plume de chercheur, mes écrits scientifiques et stratégiques, je les consacre au Mali et à l’Afrique. Sur les sept livres que j’ai publiés, six portent sur le Mali et sur le continent. Ce n’est pas un repli : c’est une fidélité. Je donne à la France mes compétences, et je rends à l’Afrique ma pensée. Voilà déjà un pont — et il commence en moi.
Chaque franc que j’ai gagné au Mali, à travers mes engagements, je l’ai réinvesti dans une seule cause : construire un espace dédié à l’autonomisation de notre jeunesse. Depuis 2022, à travers Les Petits Stylos, l’Espace culturel Ürgol Café et HERAS, nous avons organisé des conférences et des ateliers — entièrement gratuits — qui ont accueilli plus de vingt mille jeunes. Vingt mille.
Et ce pont, ce n’est pas moi seul qui l’atteste. En 2024, dans cette maison même, Monsieur le Député Ledoux a pris la parole pour saluer cette action, et témoigner, devant la représentation nationale, que ce lien entre nos deux nations était bien vivant.
Ce n’est pas tout. Pendant cette même période — celle des tensions, celle où l’on nous répétait que tout se rompait — l’Ambassade de France au Mali a financé nos projets : des stages de jeunes Maliens en France, l’accompagnement de leur entrepreneuriat, l’accès à l’information. L’Union européenne, elle, en a soutenu quatre autres. Et parmi celles et ceux qui montent sur nos scènes pour transmettre, six sur dix sont des Alumni de la France — des Maliens formés ici, qui rendent au Mali ce que la France leur a donné, et qui rendent à la France le visage de ce qu’elle a de meilleur.
Voilà ce qu’est un pont. Non pas un discours : des jeunes formés, des projets financés, des mains tendues qui, par-dessus les crispations des chancelleries, ne se sont jamais lâchées.
Mais il ne suffit pas de les célébrer. Il faut les protéger, et les faire grandir. Permettez-moi, en chercheur, de proposer trois exigences simples.
La première : la mobilité intellectuelle et académique. Que jamais, quelles que soient les tensions, on ne ferme les portes de nos universités à la jeunesse malienne. Car un étudiant que l’on accueille aujourd’hui est un pont que l’on construit pour vingt ans.
La deuxième : la reconnaissance à égalité de nos cultures. Non pas une France qui donne et un Mali qui reçoit, mais deux peuples qui échangent, à hauteur d’homme, dans le respect réciproque de ce qu’ils sont.
La troisième : l’investissement commun dans la jeunesse et l’entrepreneuriat. Bâtir un avenir fondé non sur la dépendance, mais sur le partenariat équitable — où l’énergie des jeunes Maliens et l’appui des acteurs français se rencontrent pour créer, ici et là-bas, de la valeur et de la dignité.
Alors je veux, depuis cette maison de la République, m’adresser à nos deux États.
À la France, je dis : ne confondez jamais un différend avec un gouvernement et une rupture avec un peuple. Gardez ouvertes les portes de l’université, de la culture, de la coopération humaine. Ce sont elles qui vous survivront.
Au Mali, je dis : la dignité que nous revendiquons — et elle est légitime — ne se bâtira pas dans l’isolement, mais dans des partenariats choisis, équilibrés et féconds.
Et aux deux, je dis la même chose : les peuples n’ont pas rompu. Ne rompez pas ce que les peuples continuent de tisser.
Mesdames et Messieurs, il y a, sur l’affiche de cette rencontre, l’image d’un baobab. Ce n’est pas un hasard. Le baobab traverse les sécheresses. Il perd ses feuilles, mais jamais ses racines. Il vit plus longtemps que les saisons, plus longtemps que les orages, plus longtemps que les colères.
La relation entre la France et le Mali est un baobab. Les vents politiques peuvent en dépouiller les branches. Ses racines, elles, plongent trop profond dans notre histoire commune, notre langue partagée, nos familles mêlées, pour qu’un orage les emporte.
À nous — universitaires, entrepreneurs, jeunes, diasporas — de veiller sur ces racines. Non pas avec des réponses toutes faites, mais avec des questions justes, du travail patient, et cette conviction qu’Amadou Hampâté Bâ nous a laissée en héritage : que la science et la culture sont les liens les plus durables qui unissent les peuples.
C’est à cette tâche que je me consacre, avec humilité et détermination. Et je vous invite tous, aujourd’hui, à la faire vôtre.
Je vous remercie.




