Mme Aïssata Tall Sall, Avocate, députée à l’Assemblée nationale du Sénégal, présidente du groupe parlementaire TAKKU
À l’Assemblée nationale, la Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a donné lieu à une passe d’armes particulièrement incisive. La députée Aïssata Tall Sall, présidente du groupe parlementaire « TAKKU », a sévèrement critiqué la méthode du gouvernement, son bilan économique et sa gestion de la dette.
L’hémicycle de l’Assemblée nationale sénégalaise avait, ce mardi 8 septembre 2026, des allures de tribune politique. Face au Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, venu présenter sa Déclaration de politique générale (DPG), les députés ont multiplié les observations et les critiques. Parmi les interventions les plus remarquées, celle d’Aïssata Tall Sall a particulièrement retenu l’attention.
La présidente du groupe parlementaire « TAKKU » n’a pas choisi la voie des précautions oratoires. Dès les premières minutes de son intervention, elle a replacé le Premier ministre dans son parcours au sein du pouvoir actuel, rappelant son arrivée au cœur du projet porté par le duo Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko. « Monsieur le Premier ministre, à vous et à votre gouvernement, je souhaite la bienvenue devant la représentation nationale », a-t-elle lancé avant de revenir sur les responsabilités exercées par Ahmadou Al Aminou Lô depuis 2024.
De la Banque centrale à la Primature
Pour Aïssata Tall Sall, le Premier ministre ne peut être considéré comme un nouveau venu dans la conduite des affaires publiques. Elle rappelle qu’en mars 2024, au moment où le projet du « Sénégal souverain, juste et prospère » était présenté aux Sénégalais, Ahmadou Al Aminou Lô venait tout juste de prendre sa retraite de ses fonctions de directeur national de la Banque centrale. Quelques semaines plus tard, en avril 2024, il rejoint le nouveau pouvoir et devient secrétaire général du gouvernement.
La députée insiste alors sur la succession des responsabilités qui ont conduit l’actuel chef du gouvernement jusqu’à la Primature. « Septembre 2024, le projet cherche 18 000 milliards pour financer le plan de développement du Sénégal. Et vous faites des déclarations tonitruantes sur la dette cachée, dette cachée du Sénégal », rappelle-t-elle.
Un dossier qu’elle estime désormais indissociable du parcours politique du Premier ministre. « Depuis lors, 7 milliards de dollars, vous traînez ces déclarations comme un boulet à votre pied. Vous n’arrivez pas à vous en débarrasser », assène Aïssata Tall Sall.
La formule fait mouche. Elle traduit le cœur de son accusation : le gouvernement actuel aurait largement fondé sa communication sur le constat d’une situation financière dégradée, mais peinerait désormais à démontrer des résultats à la hauteur des promesses.
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« Où est-ce que vous en êtes ? »
La députée poursuit son réquisitoire en s’arrêtant sur les objectifs financiers annoncés par le pouvoir. Elle rappelle notamment le besoin de financement du plan de développement et les difficultés rencontrées pour mobiliser les ressources nécessaires. « Avril 2025, on vous demande de mettre en œuvre l’agenda national de transformation. 6 400 milliards que vous n’arrivez pas à trouver, vous l’avez dit vous-même. 760 milliards seulement pour fin 2026. Où est-ce que vous en êtes ? », interpelle-t-elle directement le Premier ministre. Une question qui revient comme un fil rouge dans son intervention : après les annonces et les promesses, quelles réalisations concrètes ?
Aïssata Tall Sall s’attaque ensuite à la position d’Ahmadou Al Aminou Lô, qui affirme partager les orientations du PASTEF et du projet présidentiel, tout en revendiquant une méthode différente. « Vous dites que vous partagez tout avec le PASTEF et le projet, sauf la méthode. Or, la méthode, vous ne nous avez pas convaincus », tranche-t-elle.
Puis vient une question plus personnelle, presque provocatrice : « De tous ces Al Aminou que nous avons connus, lequel est devant nous aujourd’hui ? Lequel est devant nous aujourd’hui ? »
Pour la députée, la réponse à cette interrogation permettrait de savoir si le Premier ministre actuel est toujours celui qu’elle a connu dans ses différentes fonctions ou s’il s’est transformé au contact du pouvoir.
Hydrocarbures
Sur le fond de la DPG, Aïssata Tall Sall ne ménage pas davantage le gouvernement. Elle juge que le discours du Premier ministre a « douché » les espoirs d’une partie de la population et de l’opposition. « À la fin des fins de l’exercice, il faut bien faire le constat que vous avez douché tous nos espoirs », affirme-t-elle, avant de comparer le Premier ministre à Cassandre, personnage de la mythologie grecque condamné à annoncer les malheurs sans être cru. « Comme Cassandre, vous ne nous avez annoncé que de mauvaises nouvelles », lance-t-elle.
Le secteur des hydrocarbures constitue l’un de ses premiers points d’attaque. La députée met en garde le gouvernement contre un éventuel bras de fer avec BP concernant le gaz naturel. Selon elle, les dispositions contractuelles prévoient déjà l’alimentation du marché local. « Sur le gaz naturel, dans le contrat, il est prévu l’alimentation locale par le gaz naturel. C’est acté », soutient-elle.
L’honorable Aïssata Tall Sall affirme que le contrat a fait l’objet d’un important travail juridique impliquant des experts nationaux et internationaux. Sa recommandation au gouvernement est sans ambiguïté : « Donc, n’engagez pas de bras de fer. Revoyez le contrat. »
Dette et promisses au FMI
Le débat se durcit encore lorsqu’il aborde la dette publique. La députée estime que les termes employés par le gouvernement pour présenter sa stratégie ne permettent pas de masquer les difficultés financières. Ajustement, reprofilage, restructuration : autant de concepts qui, selon elle, ne règlent pas le problème de fond. « Sur le plan de traitement de la dette du Sénégal, vous nous faites de la sémantique », accuse-t-elle.
Pour illustrer son propos, elle prend l’exemple d’un particulier qui sollicite sa banque afin d’étaler le remboursement d’une dette. Mais, prévient-elle, un rééchelonnement n’est jamais gratuit. « À quelles conditions ? Qu’est-ce que vous donnez en garantie pour que la dette soit étalée ? », demande-t-elle.
Et c’est vers le Fonds monétaire international (FMI) qu’elle dirige ensuite son interrogation : « Qu’avez-vous promis au FMI pour étaler et reprofiler la dette du Sénégal ? » Une question lourde de sens dans un contexte où les discussions financières avec les partenaires internationaux restent au centre des préoccupations économiques du pays.
Subventions ou risque d’une « explosion sociale »
Autre point de friction : les subventions. Alors que le gouvernement entend rationaliser les dépenses publiques et réduire certaines charges, Aïssata Tall Sall met en garde contre les conséquences sociales d’une réduction des mécanismes de soutien. Elle conteste notamment l’idée selon laquelle les subventions profiteraient essentiellement aux catégories aisées. « Je peux vous dire que les riches n’ont jamais profité de subventions. Ça va aux couches les plus défavorisées », affirme-t-elle.
Pour l’ancienne ministre, s’attaquer brutalement aux subventions pourrait avoir des conséquences sociales considérables. « Donc, si vous touchez aux subventions, vous allez faire une explosion sociale au Sénégal », prévient-elle.
Elle ajoute que la pression fiscale risque également de se traduire par une hausse du coût de la vie. « La pression fiscale, elle va augmenter le coût de la vie. Il faut qu’on se le dise », insiste-t-elle.
Traiter les symptômes
La députée s’en prend ensuite à l’approche économique du gouvernement. Reprenant l’expression utilisée par le ministre des Finances pour décrire le Sénégal comme « un grand corps malade », elle développe une métaphore médicale pour contester la thérapie proposée. Selon elle, le gouvernement refuse de pratiquer la « chirurgie » nécessaire et privilégie plutôt le traitement des symptômes. « Qu’est-ce qu’il va faire ? Effet placebo », ironise-t-elle.
Elle poursuit son raisonnement avec l’exemple d’un patient souffrant de maux de tête. « Vous avez mal à la tête, n’est-ce pas ? On vous donne un comprimé pour calmer les douleurs », explique-t-elle, avant de souligner que le traitement ne s’attaque pas nécessairement à la cause du problème.
Pour Aïssata Tall Sall, le Sénégal doit donc s’attaquer aux causes structurelles de ses difficultés plutôt que de simplement en atténuer les conséquences.
La dernière partie de son intervention prend une dimension directement politique. La députée met en doute la capacité du gouvernement à obtenir des résultats dans le délai qui lui reste avant 2029. « Nous sommes sceptiques sur les moyens », affirme-t-elle.
Elle énumère ensuite les questions qui, selon elle, restent sans réponse : « Avez-vous les moyens ? Avez-vous les hommes ? Avez-vous le temps ? Avez-vous la solution ? »
Sur les moyens, elle considère que le Premier ministre a lui-même reconnu les difficultés. Sur les ressources humaines, elle lui accorde, « de bonne confiance », le bénéfice du doute.
Mais sur le temps, son verdict est beaucoup plus sévère. « Le temps, à coup sûr, vous ne l’avez pas », martèle-t-elle.
La députée refuse notamment de présenter Ahmadou Al Aminou Lô comme un responsable arrivé récemment aux affaires. « Vous n’êtes pas là depuis trois mois. Vous êtes là depuis 27 mois », rappelle-t-elle, en faisant remonter sa responsabilité à son entrée au cœur du dispositif gouvernemental en avril 2024. Et le compte à rebours politique est désormais engagé : « 29 mois nous séparent de 2029. »
« Djamaye et Sonko, c’est pareil »
Pour conclure, Aïssata Tall Sall élargit son attaque à l’ensemble du pouvoir en place. Elle estime que les difficultés actuelles ne peuvent être dissociées des choix opérés depuis l’arrivée du duo Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko. Elle évoque « deux années d’inconséquences, d’errements, d’égarements et de tâtonnements » et affirme que le « Sénégal souverain, Sénégal juste, Sénégal prospère » demeure, à ses yeux, davantage un slogan qu’une réalité.
« Ces deux années, vous en êtes comptable, même si vous n’êtes là que pour trois mois », lance-t-elle au Premier ministre. Avant de résumer sa position par une formule destinée à marquer les esprits : « Djamaye et Sonko, c’est pareil. »
Pour la présidente du groupe « TAKKU », la responsabilité est donc collective et dépasse la seule personne du Premier ministre. Son verdict final tombe sans détour : « Le résultat n’est pas reluisant. » Et malgré la bonne volonté qu’elle dit personnellement reconnaître à Ahmadou Al Aminou Lô, Aïssata Tall Sall ne voit pas, dans la trajectoire actuelle, de raison suffisante de croire à un redressement du pays d’ici 2029.
Cette intervention aura ainsi transformé la DPG en véritable procès politique de la méthode gouvernementale, entre dette, hydrocarbures, subventions, pression fiscale et promesses de transformation. Face au Premier ministre, la députée a choisi une arme classique de l’opposition parlementaire : rappeler les engagements, confronter les chiffres aux résultats et demander des comptes sur le temps qui passe.
Cyril Roc DACK / Icimali.com



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