Elhadj Idrissa Hamidou Touré, procureur de la République près le tribunal de grande instance de la Commune IV du district de Bamako
La première session ordinaire de la chambre criminelle du tribunal de grande instance de la Commune IV du district de Bamako s’est ouverte solennellement ce mardi 19 mai 2026, en présence du ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, Mamoudou Kassogué, de magistrats, d’avocats et de plusieurs autorités administratives. Mais au-delà du cérémonial judiciaire, c’est surtout l’intervention du procureur de la République, Elhadj Idrissa Hamidou Touré, qui a marqué les esprits.
Dans un discours sans détour, le magistrat a livré une analyse crue de la surpopulation carcérale au Mali, dénonçant l’hypocrisie collective autour des responsabilités réelles qui alimentent l’engorgement des prisons. « Qui n’a jamais entendu dire que la surpopulation carcérale est due au nombre élevé de mandats de dépôt ? Quelle hypocrisie généralisée alors qu’on sait que dans ce pays tout le monde a démissionné et a laissé la régulation sociale à la seule justice », a lancé le procureur devant une salle attentive.
Pour le magistrat, la crise carcérale dépasse largement la seule responsabilité des juges. Il pointe du doigt l’effondrement des mécanismes sociaux traditionnels, notamment l’éducation familiale et le manque d’encadrement des jeunes. « Les chefs de famille eux-mêmes ont démissionné. Ils nous ont laissé à nous le soin de corriger leurs enfants, d’éduquer leurs enfants », a-t-il martelé.
Le procureur Touré estime que cette démission sociale, combinée à l’oisiveté et au chômage, explique la multiplication des petits délits, notamment les vols de motos Jakarta, qui représentent une grande partie des affaires traitées par les juridictions. « Les cas de vol font plus de mal aux contribuables ou aux justiciables que le détournement des deniers publics. Pourquoi ? Parce que le vol d’une moto Jakarta a un impact direct sur la victime », a expliqué le magistrat.
Selon lui, les victimes exigent avant tout l’incarcération immédiate des auteurs présumés, ce qui alimente le recours massif aux mandats de dépôt. « Ils ne veulent rien entendre d’autre que : “Je veux voir mon voleur en prison.” C’est ce qui explique les 75 % des mandats de dépôt dans cette juridiction », a-t-il révélé.
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Le procureur a également évoqué un sujet rarement abordé publiquement : l’insuffisance des infrastructures pénitentiaires. D’après lui, les pouvoirs publics ont longtemps hésité à construire des prisons, notamment à cause de considérations socioculturelles. « Du fait de la superstition, les pouvoirs publics n’aiment pas construire des prisons. Donc c’est ce qui a longtemps expliqué la surpopulation carcérale au niveau de la MCA », a-t-il affirmé.
Autre réalité dénoncée par le magistrat : l’abandon des détenus par leurs propres familles et l’absence de suivi après la détention. Il a dressé un tableau alarmant des conditions sociales de nombreux prisonniers. « Beaucoup de familles ont délaissé leurs enfants là-bas. Certains détenus se retrouvent sans même habit à porter », a regretté le procureur, révélant intervenir personnellement tous les six mois avec des dons de friperie d’une valeur de 650 000 FCFA.
Tout en reconnaissant que la justice actuelle recourt davantage à la détention provisoire qu’autrefois, le procureur Touré a appelé les magistrats à davantage de responsabilité dans la délivrance des mandats de dépôt. « La détention provisoire reste un acte suffisamment grave pour être bien réfléchi au moment où on le pose », a-t-il insisté.
Le procureur Touré a conclu sur cet aspect avec une formule qui a résonné comme une mise en garde adressée au monde judiciaire : « Au moment où vous dessinez un mandat de dépôt, veillez à ce que ça vaille vraiment le coup. »
Cyril Roc DACK / Icimali.com
Extraits bruts de la déclaration du procureur « Qui n’a jamais entendu dire que la surpopulation carcérale est due au nombre élevé de mandats de dépôt ? Quelle hypocrisie généralisée alors qu’on sait que dans ce pays tout le monde a démissionné et a laissé la régulation sociale à la seule justice. Or, jamais nulle part sur terre ça n’a marché. Jamais. Jamais. Parce qu’il s’agit d’une responsabilité partagée ou bien une responsabilité commune mais partagée ou différenciée. D’abord l’éducation familiale, socioculturelle n’est plus ce qu’elle était. De sorte que, ce qui explique en partie ensemble l’oisiveté et le manque de débouchés professionnels, le nombre élevé de manœuvres de dépôt ou bien le nombre élevé des cas de petits vols. Or, il se trouve que les cas de vol font plus de mal aux contribuables ou aux justiciables que le détournement des deniers publics. Pourquoi ? Parce que le vol d’une moto Jakarta a un impact direct sur la victime. Au contraire, des milliards venus à son nom pour construire un centre de santé, une école, etc., etc. dont il n’est même pas au courant. Ils ne veulent rien entendre d’autre que si ce n’est pas : je veux voir mon voleur en prison. C’est ce qui explique les 75% des manœuvres de dépôt, en tout cas dans cette juridiction. Ça, c’est une réalité dont personne ne parle. Et pourquoi tout ça ? Parce que les chefs de famille eux-mêmes, ils ont démissionné, ils nous ont laissé à nous le soin de corriger leurs enfants, d’éduquer leurs enfants. L’autre aspect ensuite monsieur le président, c’est que du fait de la superstition, les pouvoirs publics n’aiment pas construire des prisons. Donc c’est ce qui a longtemps expliqué la surpopulation carcérale au niveau de la MCA. Ensuite, le suivi post-carcéral n’est jamais tant au niveau familial qu’au niveau social et institutionnel. De sorte que les jeunes gens aujourd’hui, on a pu le remarquer, sortent de prison, dix jours plus tard, les voilà qui y retournent. Certains en sont même arrivés à ne plus se sentir mieux à l’aise qu’en prison plutôt que chez eux-mêmes. Et beaucoup de familles, beaucoup de familles, j’ai remarqué au cours des différents contrôles de la détention, beaucoup de familles ont délaissé leurs enfants là-bas. C’est ce qui fait que certains détenus se retrouvent sans même habit à porter. Moi-même, je suis obligé d’intervenir. Chaque six mois d’ailleurs, depuis cinq ans, chaque six mois de l’année, j’interviens par des dons de friperie d’une valeur de 650 000 francs. Chaque six mois. On ne parle pas de ça. On parle des mandats de dépôt. Ceci étant, monsieur le président, oui, le juge d’hier, il était beaucoup plus regardant que nous sur les conditions de la détention provisoire. C’est parce qu’il était beaucoup plus porté à déférer au devoir de sa charge qu’à orner son apparence. Même si on peut justifier cela en disant, il n’était pas confronté à la même espèce de criminalité ou à la même espèce de délinquance que nous. Mais ça, c’est juste pour nous excuser, en réalité. Ça, c’est juste pour nous excuser. Le particularisme local qui a changé de couleur par dizaines, là, ça, c’est juste pour nous excuser. Dans tous les cas, monsieur le président, la détention provisoire, elle reste un acte suffisamment grave pour être bien réfléchi au moment où on le pose. C’est pourquoi je dis souvent aux gens, au moment où vous dessinez un mandat de dépôt, veillez à ce que ça vaille vraiment le coup. Dans le cas, si c’est que ça vaut le coup, fais-le. Qu’importe ce qu’on va dire, on ne cessera jamais de faire de reproches à la justice et ça, ce n’est pas seulement le peuple du Mali, ça, c’est partout au monde. » Transcrite par Icimali |




